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CRITIQUE DE L'ARTICLE “INDE-PAKISTAN :
LA FOLIE MEURTRIERE DU CAPITALISME” (Revue Internationale 110)

Notre critique aux développements théorico-politiques actuels du CCI porte sur deux aspects :
1- La méthode spéculative idéaliste qui gagne chaque fois plus de terrain dans l'analyse ;
2- Les résultats tirés de cette analyse qui tendent chaque fois plus ouvertement vers des positions opportunistes.

Ces deux aspects apparaissent maintenant non seulement dans les documents internes mais aussi dans les prises de position publique du CCI comme dans le cas de l'article sur le conflit Inde-Pakistan de la Revue internationale 110.
Il faut noter cependant que, tant par rapport à la méthode que par rapport à l'analyse, existe encore une sorte de "mélange" avec la méthode et les positions que le CCI a défendues antérieurement. Une lutte entre deux méthodes et deux positions. Nous assistons au fait que la nouvelle "tendance" dans l'analyse gagne chaque fois plus de terrain de sorte que le caractère révolutionnaire se fait de plus en plus creux, comme de simples phrases sans substance (il faut la révolution mondiale de la classe ouvrière pour éviter l'apocalypse), alors que la position "de fond", concrète, fait chaque fois plus de concessions à l'idéologie dominante.
Ce mélange est la base qui permet à l'actuelle majorité du CCI d'affirmer que les positions du CCI n'ont pas changé ; et c'est aussi la base des difficultés pour la critique car il faut constamment montrer la coexistence des deux positions et qu'il s'agit d'une tendance au sein de l'analyse.
Dans cette situation, se créent les conditions pour que se fasse un changement de position plus ouvert et plus radical dans le CCI qui pourrait survenir face à un événement d'importance historique devant lequel l'organisation se retrouvera complètement désarmée théoriquement.

La méthode spéculative idéaliste du CCI actuel
La méthode spéculative se présente, même si pas de manière "pure", explicitement dans cet article dès son début :

"Rien ne paraît rapprocher les deux événements, géographiquement très éloignés et qui se situent sur des plans géopolitiques complètement différents. Pour comprendre les racines communes de ces deux événements, il faut se dégager d'une approche photographique du monde, fragmentaire et morcelée, consistant à analyser chaque phénomène en soi, séparément. Seule la méthode marxiste qui procède d'une approche historique globale, dialectique, dynamique, en reliant entre elles les différentes manifestations des mécanismes du capitalisme pour leur donner une unité et une cohérence, est à même d'intégrer ces deux événements dans un cadre commun.
La menace d'une guerre nucléaire entre l'Inde et le Pakistan d'une part et la montée de l'extrême-droite d'autre part, renvoient à la même réalité, ils sont reliés à un même monde. Ils sont des manifestations de la même impasse du mode de production capitaliste. Ils mettent clairement en évidence que le capitalisme n'a aucun avenir à offrir à l'humanité. Ils illustrent, sous des formes différentes, la réalité de la phase présente de décomposition du capitalisme caractérisée par un pourrissement sur pieds de la société et qui menace l'existence même de celle-ci"
(Revue internationale 110, page 1).

D'un côté, on appelle à ne pas considérer les événements de manière statique "comme une photographie" mais de manière "historique, dialectique, dynamique et dans leurs diverses relations". C'est là l'aspect qui reflète un effort d'analyse marxiste. Cependant, dans le même paragraphe, on trouve déjà l'opposition à cette méthode puisqu'en fin de compte il s'agit "d'intégrer ces deux événements dans un cadre commun". C'est-à-dire de les prendre uniquement comme autant d'autres "manifestations", "illustrations", ou "formes" de ce cadre commun, de cette "même réalité", de la "phase présente de décomposition du capitalisme".
C'est-à-dire qu'il ne s'agit pas d'analyser l'histoire du développement des événements - et leur interrelation - pour relever leur dynamique, mais au contraire, de partir d'un "cadre" déjà défini, d'un schéma, pour accommoder tout événement dans ce cadre ou schéma. Dans le premier cas, la théorie "s'accommode" du développement historique des faits réels, dans le second les faits réels sont "taillés" à la mesure de la théorie déjà élaborée une fois pour toutes. C'est la même critique que nous avions déjà faite sur la méthode spéculative (cf. bulletin de la fraction n°3 sur les nouvelles conceptions du militantisme au sein du CCI, la méthode spéculative dans le CCI, et nos différentes prises de position sur la situation internationale toujours dans nos bulletins).

Et de nouveau la spéculation conduit à des vérités absolues générales qui ne nous rapprochent pas même d'un cheveu de l'explication des choses. La menace de guerre nucléaire entre l'Inde et le Pakistan et la montée de l'extrême droite nous "renvoient à la même réalité, ils sont reliés à un même monde". Ce qui est bien sûr incontestable. Et, encore plus, ces événements sont des manifestations de... "la phase présente du capitalisme". Est-ce qu'il pourrait en aller autrement ?
De cette manière on établit un rapport entre les événements à un niveau particulièrement général : le rapport consiste en ce que les deux sont réels, qu'ils se déroulent sur la planète Terre, en même temps, et qu'ils font partie de la phase actuelle du capitalisme... Avec cela, nul besoin de rigueur dans l'analyse pour tracer les relations concrètes et à l'avenir on pourra dire ce qu'on veut pour accommoder les événements au sein du "cadre".

Ainsi les articles du CCI actuel sur la situation internationale tendent à substituer à l'analyse concrète de la crise, de la lutte des classes, des relations impérialistes, l'usage sans distinction de la "détermination générale" de la "décomposition" comme justification idéologique de sa dérive...

Or la méthode marxiste s'est développée non seulement en opposition à la spéculation idéaliste et aux systèmes philosophiques "fermés" comme nous l'avons déjà présenté ("la méthode spéculative dans le CCI", bulletin n°3 de la fraction), mais aussi en opposition à la tendance des "sciences sociales" aux généralisations arbitraires comme moyen de justification idéologique. Marx, par exemple, critique comment les économistes, pour justifier l'éternité des rapports de production spécifiquement capitaliste, extraient les traits communs à la production de toutes les étapes historiques et formulent ainsi des "lois humaines universelles". Ce à quoi Marx répond que "tous les stades de la production ont des déterminations communes que la pensée fixe comme des déterminations universelles ; mais les prétendues conditions universelles de toute production ne sont rien d'autre que ces moments abstraits qui n'appréhendent aucun stade historique réel de la production" (C.Marx, Manuscrits de 1857-1858 (Grundisse), Introduction-1 Production, consommation, distribution, échange, Editions sociales).

Les grandes puissances impérialistes facteurs de paix ?
"Depuis le mois de mai, les nuages menaçant d'une guerre nucléaire totale se sont amoncelés entre l'Inde et le Pakistan. (...) Le conflit actuel entre ces deux pays, (...) n'est pas le premier, en particulier au sujet du Cachemire qui a déjà connu plusieurs centaines de milliers de morts, mais jamais la menace de l'utilisation de l'arme nucléaire n'avait été aussi sérieuse. En position d'infériorité, (...) le Pakistan avait "annoncé clairement que face à un ennemi supérieur, il était prêt à lancer une attaque nucléaire"(...) De son côté, l'Inde cherche délibérément à pousser à l'affrontement militaire ouvert. En effet, les objectifs du Pakistan étant de déstabiliser et faire basculer le Cachemire dans son camp, à travers les actions de guerrilla de ses groupes infiltrés, l'Inde a tout intérêt à chercher à couper court à ce processus par une confrontation directe.
Aussi, les bourgeoisies des pays développés, américaine et britannique en tête, se sont réellement inquiétées de la possibilité d'un scénario catastrophe dont pourraient résulter des millions de morts. Et il aura fallu, (...) que les Etats-Unis pèsent de tout leur poids en envoyant le secrétaire d'Etat à la défense, Donald Rumsfeld, à Karachi et par l'intervention directe de Bush auprès des dirigeants indiens et pakistanais, pour faire tomber la tension."
(idem, p.1).

Le point de vue de l'article est celui de l'existence d'un "conflit entre deux pays" qui menace de déboucher sur une guerre nucléaire dont "les bourgeoisies des pays développés, américaine et britannique en tête, se sont réellement inquiétées de la possibilité d'un scénario catastrophe dont pourraient résulter des millions de morts" et pour lequel elles font tout leur possible "pour faire tomber la tension". Les choses présentées ainsi, il semblerait que le surgissement et le développement d'un tel conflit seraient en marge, qu'ils seraient indépendants des grandes puissances.
D'entrée quant à la méthode, on laisse de côté l'affirmation faite plus haut selon laquelle on essaie de chercher les "relations" entre les différentes manifestations du capitalisme. Ici il s'agit du "conflit entre deux pays" et non des relations entre tous les pays, et en particulier de l'influence et de l'intervention qu'ont pu avoir les grandes puissances dans ce conflit actuel. Les puissances apparaissent ici seulement "après", quand le conflit est à son apogée, et en outre uniquement avec la bonne intention de "faire tomber la tension".
Politiquement, il y a donc, d'entrée, une concession à l'idéologie dominante qui s'exprime au travers des médias qui expliquent précisément de cette manière la situation : comme un conflit menaçant entre deux pays irresponsables de second ordre et dans lequel les grandes puissances interviennent pour réduire la tension, solutionner le conflit et éviter une catastrophe humaine. Ce n'est déjà plus les grandes puissances qui attisent la guerre impérialiste, mais au contraire ce sont elles qui cherchent à l'éviter.

Il est vrai que, tout de suite après, l'article revient sur l'histoire de ce conflit et évoque le rapport qu'il a eu avec l'affrontement entre les blocs américains et russes (et en particulier comment les grandes puissances ont amené l'armement atomique dans la région). Ici notre critique de l'article ne peut se contenter de montrer la coexistence de deux perspectives différentes : jusqu'à la chute des blocs impérialistes, le conflit indo-pakistanais aurait été déterminé par les grandes puissances ; par la suite il serait déterminé par la dispute territoriale entre l'Inde et le Pakistan. Déjà là, on peut noter l'absurde qui consiste à abstraire les relations impérialistes, l'action des grandes puissances, pour accommoder le conflit régional au "cadre de la décomposition". Mais c'est justement ce qu'essaie de démontrer l'article : que dans l'étape actuelle, ce qui domine c'est le "chacun pour soi", que les grandes puissances ne "contrôlent" plus les conflits régionaux et que, pour cette raison, le monde va au chaos. C'est ainsi que la critique doit se centrer, de nouveau, sur la question du "chacun pour soi". Et justement l'Inde nous donne des éléments de réflexion.

"Aujourd'hui, les grandes puissances, Etats-Unis en tête, sont certainement très inquiètes de la possibilité de voir éclater une guerre nucléaire entre l'Inde et le Pakistan, mais ce n'est pas pour des raisons humanitaires, loin s'en faut. (Notons au passage qu'il faut nier l'humanitarisme de la bourgeoisie car quelques paragraphes plus haut, on donnait à entendre précisément que les bourgeoisies des pays développés se préoccupaient de la mort de millions de personnes qui résulterait d'une guerre nucléaire). Elles sont avant tout soucieuses d'empêcher que ne se développe une nouvelle étape, qui serait sans précédent, dans l'aggravation du "chacun pour soi" qui règne sur la planète depuis l'effondrement du bloc de l'Est et la disparition du bloc rival de l'Ouest. Pendant la période de la Guerre froide qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, les rivalités entre Etats étaient sous contrôle de la nécessaire discipline de blocs et réglées par cette discipline. Même un pays comme l'Inde qui essayait de faire cavalier seul et cherchait à tirer simultanément bénéfice du potentiel militaire de l'Est et de la technologie de l'Ouest, n'avait pas les coudées franches pour s'imposer comme gendarme de la région du Sud-Est asiatique. Aujourd'hui les Etats donnent libre cours à leurs ambitions" (idem, p.2).

Ici il y a un second glissement vers l'opportunisme (le premier a été de dire qu'alors que les puissances de second ordre tendent à la guerre, les grandes puissances au contraire essaient de "réduire les tensions" ce qui est déjà le germe d'une prise de position en faveur de l'une d'entre elles : la plus "rationnelle", celle qui est pour la "paix et la stabilité", bien que nous ne puissions déjà développer cette question). Ce second glissement consiste à penser que la politique des grandes puissances n'est pas déterminée par leurs appétits impérialistes mais par leur "préoccupation pour empêcher que s'aggrave le "chacun pour soi".

Le chacun pour soi propre à la phase de décomposition ?
Mais le plus intéressant du point de vue de l'analyse historique est que l'article reconnaît implicitement (pas clairement car il utilise selon les cas des termes différents pour se référer au même phénomène) que le "chacun pour soi" n'est pas une caractéristique particulière de la période de décomposition mais qu'il existe depuis avant, et qu'il coexiste avec la tendance à former des alliances et des blocs. Il y a des pays comme l'Inde qui durant la période des blocs ont essayé "d'aller de leur côté". Comme le dit l'article, ils ont "essayé de faire cavalier seul" (bien qu'il n'appelle pas cela "chacun pour soi"). Cela vaut aussi pour d'autres pays comme la Chine. Ces "cavaliers solitaires" ont essayé de créer leurs propres blocs pour tomber finalement et nécessairement du côté d'un des deux blocs déjà formés et dirigés par les deux grandes puissances de ce temps. Ce que démontre le cas de l'Inde est donc :
Premièrement que le "chacun pour soi" a existé avant la phase de décomposition (il n'est pas propre à celle-ci) et qu'il est seulement un aspect supplémentaire du jeu impérialiste ;
Deuxièmement, que le "chacun pour soi" ne nie pas la tendance aux alliances et aux blocs mais que les deux phénomènes sont des moments d'une même dynamique dans les relations impérialistes qui conduit à la guerre impérialiste (1).

L'article de la Revue internationale 110 fait abstraction complète de l'intervention "de l'intérieur" du conflit et de l'influence des grandes puissances qui continue à exister malgré la disparition des blocs. Il fait aussi abstraction complète du fait que chaque pays grand ou petit en jouant sa propre carte n'a d'autre remède que de chercher l'appui et des alliances avec d'autres pays - en particulier les "plus grands", soit pour des raisons géostratégiques (par exemple s'allier avec des pays voisins pour éviter d'être attaqué dans le dos), soit pour des raisons économico-militaires (nécessité de se fournir en matières premières et matériels de guerre), soit pour des raisons politiques (avoir l'assentiment du parrain pour ses propres aventures impérialistes)...
Tous les événements récents sont expliqués comme un "conflit" ou un "antagonisme entre les deux pays" provoqué non par l'intervention des grandes puissances, et en premier lieu des Etats-Unis, mais par les difficultés ou l'impossibilité de celles-ci pour intervenir et contrôler ces pays :

"On peut se rendre compte de l'intensité prise par l'antagonisme entre ces deux puissances nucléaires de second ordre par les difficultés mêmes qu'éprouvent les Etats Unis à imposer leur volonté dans cette situation" (p.2).

Et de nouveau, il faut relever la pente sur laquelle mène cette position : justifier l'intervention des grandes puissances pour "réduire les tensions", "éviter la guerre nucléaire", "maintenir l'ordre en opposition au chaos", "éviter des millions de morts", etc, etc.
La Fraction au contraire doit rappeler qu'avec la disparition des blocs, le CCI avait commencé à parler du "chacun pour soi" comme d'une tendance qui ressortait face à cette disparition, et qu'il analysait celle-ci en lien avec une "contre-tendance : la tendance à la formation d'un nouveau jeu de blocs impérialistes. Il faisait constamment une "évaluation" du rapport entre ces deux tendances.

La contradiction entre deux positions au sein du CCI
De fait, si nous revenons sur l'évolution de l'analyse de la situation internationale à partir de la chute du bloc de l'Est telle qu'elle a été développée par le CCI dans ses publications (particulièrement dans la Revue internationale), nous trouvons une oscillation constante entre deux positions :
La première considère que la reconstitution d'un nouveau jeu de blocs impérialistes est rendue impossible par le chaos et la décomposition sociale. Dans ce scénario, le capitalisme s'acheminerait vers la destruction de l'humanité via tous les phénomènes de la décomposition. Ce qui inclut une série de guerres régionales hors de tout contrôle. Mais la perspective d'une nouvelle guerre mondiale est gommée puisque de nouveaux blocs ne peuvent se constituer :
"L'aggravation de la crise économique conduit nécessairement à l'aiguisement des rivalités impérialistes entre Etats. En ce sens, le développement et l'exacerbation des affrontements militaires entre ces derniers sont inscrits dans la situation présente. En revanche, la reconstitution d'une structure économique, politique et militaire regroupant ces différents Etats suppose l'existence de leur part et en leur sein d'une discipline que le phénomène de décomposition rendra de plus en plus problématique. C'est pour cela, que ce phénomène (...) peut parfaitement, en empêchant la reconstitution d'un nouveau système de blocs, conduite non seulement à l'éloignement (comme c'est déjà le cas actuellement), mais à la disparition définitive de toute perspective de guerre mondiale" (Revue internationale 62, 3e trimestre 1990, la décomposition, phase ultime de la décadence du capitalisme, thèse 10).
La seconde, au contraire, considère constamment le développement des conflits impérialistes comme une tendance vers la polarisation et y reconnaît la permanence d'une tendance à la création de nouveaux blocs : "L'aggravation de la crise mondiale (...) va nécessairement provoquer une nouvelle exacerbation des contradictions internes de la classe bourgeoise. Ces contradictions (...) vont se manifester sur le plan des antagonismes guerriers (...). Ce qui change avec la période passée, c'est que ces antagonismes militaires ne prennent plus à l'heure actuelle la forme d'une confrontation entre deux grands blocs impérialistes (...). La disparition des deux constellations impérialistes (...) porte avec elle la tendance à la reconstitution de deux nouveaux blocs : un bloc dominé par les Etats-Unis et l'autre dominé par un nouveau leader, rôle pour lequel l'Allemagne (...) serait la mieux placée. Mais une telle perspective n'est pas aujourd'hui à l'ordre du jour (...)" (Revue internationale 63, 4e trimestre 1990, Résolution sur la situation internationale adoptée en juin 1990, points 5 et 6).

C'est-à-dire qu'au début, l'analyse prenait en compte l'existence de ces deux tendances comme des perspectives "ouvertes" que seul le développement même des événements pourrait trancher. Cependant, dans le CCI actuel, dans le "nouveau" CCI, la vision qui considère que ces deux tendances s'excluent l'une l'autre, la vision qui fait disparaître par magie, sur l'autel du schéma, la seconde tendance à la reconstitution de blocs impérialistes, est maintenant dominante.
Derrière cette nouveauté se cache le développement d'une position opportuniste. Celle-ci s'introduit peu à peu. Premièrement, on considérait que la tendance "naturelle" ou "historique" était à la formation à terme de nouveaux blocs (on discutait même sur les "candidats" pour en prendre la tête ; surtout les possibilités d'une alliance de l'Allemagne avec quelque autre grande puissance comme moyen d'affronter le super-pouvoir américain). Ensuite, cette préoccupation a été abandonnée et on a commencé à développer l'idée que la tendance au "chacun pour soi" commençait à prédominer sur la tendance aux alliances et aux blocs, renvoyant la formation de blocs à un futur incertain et nébuleux dans lequel se perdent chaque fois plus les positions de base du CCI. Finalement, n'est resté que le "chacun pour soi" jusqu'au niveau atteint aujourd'hui dans l'article de la Revue internationale où il semble même apparaître que la tendance (considérée auparavant comme "naturelle", "obligée") à former des alliances et à un nouveau jeu de blocs entre les grandes puissances n'existe plus :
"Qu'il s'agisse des grandes puissances comme l'Allemagne, la France ou la Grande Bretagne, ou de puissances régionales comme la Russie, la Chine, l'Inde ou encore le Pakistan, toutes sont poussées à s'entredéchirer dans des luttes toujours plus destructrices. Le conflit présent entre l'Inde et le Pakistan qui se trouve, avec l'après-guerre en Afghanistan, au coeur de la tourmente en est une illustration flagrante. Dans une telle situation générale de chaos et de "chacun pour soi", provoquée au premier chef par les tensions grandissantes entre les grandes puissances, l'hypocrisie de ces dernières est apparue une fois de plus à la face du monde" (Revue internationale 110, sur le conflit indo-pakistanais, p.2).

Ici il y a un changement de position bien qu'à première vue ça semble être la même chose que ce que disait le CCI depuis quelques temps.
On accuse les grandes puissances de provoquer le "chaos et le chacun pour soi". Mais notons bien cela : pour ne pas tomber dans un contresens avec ce qu'on vient de dire quelques lignes plus haut sur le fait que les Etats-Unis essaient de "faire tomber la tension", on nomme l'Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, la Russie, la Chine et même l'Inde et le Pakistan comme responsables... Mais pas les Etats-Unis ! Les Etats-Unis apparaissent comme la seule puissance qui soit contre le chaos et le "chacun pour soi". Il faut garder en mémoire cette prémisse pour faire le lien avec ce qui vient à la fin de l'article. La nouveauté est maintenant que la tendance à former des alliances et à créer de nouveaux blocs a disparu aussi de la politique des principales puissances impérialistes. Maintenant celles-ci aussi se lancent dans le tourbillon du chaos et du chacun pour soi. Et ainsi, nous nous acheminons vers une vision qui considère que les bourgeoisies - même celles des grandes puissances - se lancent chaque fois plus dans des aventures irrationnelles et démentes, sans objectif, sans alliances, sans mesurer les conséquences... et où la seule contre-tendance à cette folie et irrationalité se trouve être... la bourgeoisie des Etats-Unis...

Mais nous n'en avons pas encore terminer avec la "responsabilité des bourgeoisies des pays développés".

"Manifestant l'inquiétude des bourgeoisies "civilisées" à voir exploser un conflit nucléaire, leurs médias montraient du doigt le président pakistanais, Musharraf, et le premier ministre indien, Vajpayee, comme de véritables irresponsables (…)
C'est l'hôpital qui se moque de la charité ! Parce que les grandes puissances seraient, quant à elles, "responsables" ? Responsables, en effet, des bombardements atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki à la fin de la Seconde Guerre mondiale, responsables de la prolifération hallucinante des armes nucléaires durant tout le temps de la Guerre froide, responsables de cette accumulation sous le prétexte que la "dissuasion nucléaire", "l'équilibre de la terreur" (!), était le meilleur garant de la paix mondiale. Et aujourd'hui, ce sont les pays développés qui continuent à détenir les stocks les plus importants d'armes de destruction massive, y compris nucléaires !"
(idem).

Et c'est tout ! On rappelle que les "grandes puissances" (n'était-ce pas plutôt et en premier lieu les Etats-Unis ?) ont utilisé les armes atomiques et que ces puissances dans la période de guerre froide ont mené à bien la prolifération et l'accumulation d'armements atomiques (ne devrait-on pas dire aussi que la politique impérialiste des grandes puissances fût celle qui a permis ou a conduit directement à ce que les puissances mineures s'arment jusqu'aux dents avec des armes de tout type - atomiques, biologiques ou conventionnelles - ?). Et rappelons-nous aussi que ces grandes puissances détiennent "encore" les plus gros stocks d'armes. Cependant, l'article s'arrête là sans essayer d'avancer sur quelle serait la responsabilité actuelle de la bourgeoisie des grandes puissances impérialistes dans l'actuel conflit indo-pakistanais. Comme si elle n'existait pas.
Comme l'article établit a priori qu'il s'agit du "chacun pour soi", il s'agit seulement par conséquent d'un "conflit entre deux pays incontrôlables" dans lequel les grandes puissances n'ont pas d'ingérence (sinon pour essayer de "faire tomber la tension"). Si c'était le contraire, il ne s'agirait pas du chacun pour soi, mais d'un autre épisode des conflits impérialistes qui pourrait conduire à un réalignement des pays en alliances et en blocs ! C'est pour cela que la responsabilité des grandes puissances ne peut seulement leur être attribuée que sur leurs actions passées (la seconde Guerre mondiale, l'accumulation d'armement durant la Guerre froide). Du coup, et par conséquent, la dénonciation de celles-ci ne peut être que de caractère moral.

Dans la dernière partie, l'article revient sur le conflit "en soi" (les campagnes idéologiques des bourgeoisies indienne et pakistanaise). De là, il plane sur l'utilisation du nationalisme de la part de la bourgeoisie en général, il revient sur comment les bourgeoisies ont attisé leurs campagnes nationalistes, racistes, etc., durant les guerres et périodes passées, et il termine en disant que :

"depuis 1989, au nom de "l'humanitaire", les dirigeants des grandes puissances ont permis que se multiplient les "nettoyages ethniques" et ont attisé les haines religieuses et raciales qui entraînent tant de régions de la planète dans une succession de guerres et de massacres" (idem, p.3).

De nouveau, le langage paraît être le même que celui que le CCI utilisait auparavant. Mais il tend maintenant à un changement de position. Les puissances n'ont pas provoqué directement les nettoyages ethniques. Elles ont seulement "permis [qu'ils] se multiplient". Elles ont "attisé les haines qui conduisent aux guerres" mais elles n'ont pas fait éclater ces guerres. Au lieu de dévoiler les intérêts impérialistes non seulement des pays mineurs mais aussi des grandes puissances qui sont en premier lieu derrière ces "nettoyages ethniques" et "haines raciales", n'apparaît seulement qu'une condamnation morale "pour les avoir permis ou attisés".

Et le prolétariat ?
"Au niveau local, en Asie du Sud, la classe ouvrière ne montre pas une combativité capable d'arrêter une guerre. Au niveau international, la classe ouvrière est impuissante à l'heure actuelle devant le capitalisme qui se déchire, avec le danger de voir des millions de morts joncher en quelques minutes le sol d'une région de la planète" (idem). Dernièrement déjà, le CCI d'aujourd'hui nous avait dit qu'actuellement la classe ouvrière n'avait rien à faire non plus en Argentine.

Quelle est la conclusion naturelle, logique, qui découle de toute l'argumentation de l'article de la Revue internationale ?
Qu'il existe un danger de guerre nucléaire entre deux pays de second ordre, l'Inde et le Pakistan, qui ont décidé de "faire cavalier seul".
Que la classe ouvrière est impuissante actuellement tant au niveau local comme international.
Que seules les grandes puissances, et en premier lieu les Etats-Unis, font des efforts, bien qu'insuffisants, "pour faire tomber la tension" et éviter la guerre.

Tout cela donc, de manière naturelle, logique, ouvre la porte à ce que - quand l'occasion se présentera - on commence à appeler ou à "exiger" des bourgeoisies des grandes puissances qu'au lieu de "permettre" ou "d'attiser" les haines et les massacres, elles agissent plus résolument "pour faire tomber la tension" et qu'elles arrêtent le chaos...
La phrase qui termine l'article n'est qu'une feuille de vigne pour occulter la pente dangereuse sur laquelle s'aventure le CCI aujourd'hui.

"Mais la seule force historique qui soit capable d'arrêter le char incontrôlable et destructeur du capitalisme en pleine décomposition reste le prolétariat international, et principalement celui des pays centraux du capitalisme. C'est en développant ses luttes pour la défense de ses propres intérêts qu'il pourra montrer aux ouvriers du sous-continent et des autres régions du monde qu'il existe une alternative de classe au nationalisme, à la haine religieuse et raciale et à la guerre. C'est donc une lourde responsabilité qui incombe au prolétariat des pays du cœur du capitalisme. Il ne doit pas perdre de vue qu'en défendant ses intérêts de classe, il a aussi l'avenir de l'humanité entre ses mains" (idem).

C'est le même truc que nous avions dénoncé dans notre article sur la situation internationale (cf. nos bulletins n°9 et 11). Une fois qu'on a déclaré qu'actuellement le prolétariat est impuissant et que la seule force sociale qui fait actuellement quelque chose pour arrêter la guerre nucléaire est la bourgeoisie des pays développés, on termine par la "consolation" selon laquelle "historiquement", le prolétariat continue à être la seule force capable, qu'il a une responsabilité très lourde, etc... Il n'y a aucun appel concret, ni à la classe, ni aux révolutionnaires... Ce qui nous renvoie aux belles résolutions de la Seconde internationale à la veille de la guerre.

Septembre 2002.


Note:

(1) Nous disions déjà dans le bulletin n°9 de notre fraction qu' "il y a eu dans le CCI une inversion de sens (…) (…sans que nous en prenions clairement conscience). Alors que les phénomènes de « chacun pour soi » ne sont QUE la manifestation de l'absence de blocs à un moment donné, on en a fait une cause, et même LA cause !. En vérité, le concept de « la disparition des blocs » d'une part et celui du « chacun pour soi » pour caractériser les années 90 d'autre part, ne font que désigner la même réalité objective : le constat que chaque puissance impérialiste, grande ou petite, joue sa propre carte (…). Lorsque (…) l'écroulement de l'empire stalinien eut lieu, nous avons eu raison de dire que celui-ci allait entraîner l'éclatement du bloc occidental en remettant sur le tapis l'ensemble des conflits tous azimuts qui divisaient déjà les différents Etats impérialistes (…) Mais nous avons également eu raison de dire alors que c'est dans le développement de ces conflits « libérés » des anciennes structures, que se ferait le processus –inscrit dans la nature guerrière du capitalisme décadent – vers des nouvelles alliances impérialistes et vers une nouvelle bipolarisation du monde (…) (Première prise de position sur la résolution sur la situation internationale… Chapitre 2, point 1).


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